6-7e jour au camp : je commence à me sentir chez moi


Ces derniers jours, je me suis mis dans la tête de leur apprendre le volley. Ils jouent tout le temps avec la balle que j’ai apporté et qui commence à subir les aléas du temps sec ici (ce qui ne m’empêche pas de conserver mon éternel rhume évidemment) et de la poussière.

C’est là que je pense au fil à linge que ma mère m’a donné pour étaler les vêtements et autres sur les toits. Dans La Vengeance dans la peau, le 3e opus de la saga Bourne, toute une partie du film se déroule à Tanger, et lors de la course poursuite sur les toits, y’a du linge à sécher partout (il s’en sert pour ne pas se blesser les mains d’ailleurs), ça a dû inspirer ma mère quand elle m’a donné le fil à linge. En tout cas, ce genre de pratique est fréquente ici. Néanmoins j’ai décidé d’utiliser le fil à linge à d’autres fins. J’ai trouvé un endroit sur le toit pas trop mal où je peux tendre le fil. Il me suffit de rajouter une bâche un peu transparente et ça donne un truc pas trop dégueu. Des Palestiniens m’aident dans mon entreprise. Chacun y va de sa petite proposition pour mettre le scotch de façon optimale. Je vais prendre une photo pour vous montrer le résultat. N’empêche, on m’aurait dit y’a 2 ans: tu joueras au volley sur des toits dans un camp de réfugiés en territoire occupé palestinien je ne l’aurais pas cru.

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Ici c’est le basket qui carbure à max. Les gars de Dheisheh ont été champions de toute la Palestine plusieurs fois, à l’époque où Gaza pouvait encore participer. Des compétitions entre tous les « clubs » de Cisjordanie et de Gaza avaient lieu. Issar m’explique que c’est une manière de résister, de montrer à l’occupant que malgré toutes les contraintes, ils continuent de se battre pour jouer au basket, rencontrer leurs frères Gazaouis, échanger sur la politique. Comme personne ne suit le sport palestinien, l’argent ne rentre pas en jeu et seules les valeurs positives du sport sont véhiculées. Pas de dopage naturellement, fraternité et fair-play sont au rendez vous. Le lendemain de la compétition, ils seront probablement de retour dans un autre type de lutte : que ce soit les manifs, la promotion du boycott des entreprises israéliennes (BDS), l’éducation des jeunes, etc. Et comme dit Issar, il ne sert à rien de classer les modes de résistance, il faut s’attacher aux raisons de la résistance.

En bon Occidental très droit-de-l’hommiste, je ne peux m’empêcher de me faire une remarque intérieure en me disant que la torture ou le meurtre de civils n’est pas une résistance que je cautionnerais personnellement. Ne voulant pas m’engager dans un débat sur les moyens justes de résistance, au risque de paraitre moralisateur alors que je suis Français, c’est à dire un homme libre de dire ce qu’il pense, de voyager partout à très le monde, de me rendre à l’endroit où je suis né, de faire les études que je veux, etc. Les Palestiniens, eux, n’ont en général aucun de ces droits. La Jordanie est le seul pays par lequel ils peuvent transiter pour aller en Europe ou ailleurs. Et encore, à la frontière entre la Cisjordanie et la Jordanie il y a un espèce de pont où il faut passer trois postes de police: un palestinien, un jordanien, un israélien. Et les deux derniers posent souvent problème. Naji me raconte par exemple que chaque fois qu’il se rend à ce fameux pont, il y passe entre 10 et 40 heures. Chaque fois, du fait de son passé de militant activiste, au contrôle des passeport, la personne en face de lui prend un air terrifié et appuie sur le bouton d’alarme (le gros bouton rouge vous savez). Désormais habitué et las, il va quasi insctivement s’installer sur la chaise prévue pour l’interrogatoire avant même que la personne n’appuie sur le bouton. On lui fait le coup à chaque fois. Les autorités israéliennes veulent décourager les Palestiniens de voyager et les retiennent des heures et des heures dans les aéroports. Naji est désormais obligé de venir deux jours avant son avion pour être sûr de ne pas le louper. Une fois, ils ont même voulu le réexpédier en Europe. Il s’est cramponné à un poteau pendant que les soldats voulaient le fourrer dans le premier avion à destination européenne. Sa femme qu’il était parvenu à appeler a réussi à l’extirper des pattes des soldats. Vous vous rendez compte ? Ne pas pouvoir rentrer chez soi. C’est comme si une fois arrivé à Paris dans 2 mois, on me renvoyait ici, m’empêchant de revoir ma famille et mes potes ici (et mon chat aussi). Et ceci n’est malheureusement pas un fait divers.

Une fois la femme de Naji dont je ne retiens jamais le nom m’a dit: « franchement, les gens croient-ils vraiment que nous aimons le sang, voir nos amis, notre famille décimés, aller en prison dans des conditions épouvantables ? Ça ne tient pas debout. Si nous détestons l’Etat sioniste Israélien et que nous le combattons, c’est précisément que du fait de sa nature sioniste, il bafoue les droits les plus naturels de l’homme. » J’insiste bien sur le mot naturel qu’elle n’a pas employé mais que je trouve approprié ici. En effet, l’Homme, quelle que soit sa culture (occidentale, maorie, chinoise, etc) et je vais même plus loin, l’Homme même s’il a été élevé par des loups comme jadis Victor de l’Aveyron, ne pourra jamais accepter de voir sa liberté de mouvement réduite au minimum comme c’est le cas ici. Ils vivent dans une quasi prison. Il y a des exemples assez atroces qui m’ont été raconté. Un couple composé d’une femme habitant à Jérusalem et d’un homme habitant en Cisjordanie est très limité. Je m’explique: seule la femme peut aller voir son mari. L’homme ne peut aller à Jérusalem, le but étant qu’in fine, les Palestiniens désertent la ville. Autre exemple : l’impossibilité de revenir voir (juste voir) les terres sur lesquelles ils sont nés, ou la mort de proches dans les bombardements à Gaza, etc. Qui peut endurer ça sérieusement ?

Alors du coup, je ne sais plus trop que penser des bombardements sur Israël. La Hamas, désormais c’est surtout son côté islamiste que je n’aime pas trop (même si ce n’est pas moi qui décide). Je peux me tromper mais j’ai cru comprendre qu’ils étaient assez radicaux de ce côté là et donc ils se démarquent quand même des conservateurs religieux de chez nous type démocrates chrétiens en Allemagne, ou républicains aux USA. Quant à leur mode d’action, je ne sais pas trop qu’en penser. Les terroristes pour les uns sont des héros pour les autres.

Un foot est prévu à 18h. On passe par chez Mohammad, dont le père est entrepreneur dans le bâtiment, mine de rien, ça construit vraiment beaucoup ici. Sa baraque est ouf… Eh oui! Les riches ça existe ici aussi! On se fait deux bonnes heures de foot sur un terrain synthétique. Je marque des buts et tout. Physiquement, je reste pas mal par rapport aux Palestiniens. Émilien et Camille se demerdent bien aussi. J’apprends des mots inutiles dans la vie de tous les jours. Tel Jean Dujardin dans OSS, je crie le point levé: Yala al gowil! » = Allez le goal! (Et non pas Allah akhbar). Très apprécié par les Palestiniens lors des séances de penaltys. Le petit gros dans notre équipe est pas très bon, il reste camper en attaque, peine à récupérer les passes en profondeur, perd les ballons. Émilien finit par fissurer et lui demande d’aller au goal où il se sent plus à l’aise. Il n’est pas méchant mais bon, comme il rigole tout le temps sans raison c’est désagréable. A la fin on prend une photo des équipes. Tout va bien.

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Émilien veut enchaîner sur de la muscu. Bon gré mal gré, par orgueil un peu aussi, je le suis. Nicolas, un de leur pote est là ce soir, il part demain. Des Américains sont de passage à Laylac, ils sont intéressants vraiment, la fille est juive. On discute longtemps. On finit par bouger sur le toit de Laylac. L’ambiance est bonne.

Le dimanche, on se pose. Je me mets vraiment à la rénovation du site internet. J’apprends pas mal de trucs. Puis on retourne à l’entrepôt pour mettre les fringues dans les boites à destination des Palestiniens de Gaza. Avec Émilien on est plutôt productifs. Ils me font enfiler une djellaba et prennent une photo qui pourrait vouloir dire: « désolé Maman, je ne vais pas rentrer en France. »

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On va chez Naji ce soir. Il nous raconte sa fascinante vie. Plus ça va, plus il m’impressionne. Il faut savoir que la plupart des gens de son âge ont arrêté toute activité militante pour se consacrer entièrement à leur famille. Lui fait les deux, il a quitté son poste de directeur dans une structure type ONG où il gagnait bien sa vie car son travail là-bas ne correspondait plus à ses principes. Tous les volontaires sont partis avec lui. Maintenant il est très mal payé mais le boulot qu’il fait lui permet d’être en accord avec lui même !

En rentrant, vers 1h du matin, on voit un type qui se fait couper les cheveux… Ça me fait beaucoup rire. En Palestine à 1h du matin, t’as plus de chance de trouver un coiffeur qu’une bière. On espère ne pas tomber sur des rats (taille castor) bien horribles dans le couloir de Laylac. C’est bon, y’en n’a pas. La dernière fois qu’il en a vus, Camille était avec Naba, un gars qui n’hésite pas à aller en première ligne jeter des pierres sur des soldats israéliens lors des manifs. Naba lui avait dit: Fais gaffe, c’est dangereux (en parlant des rats). Quand un gars comme lui vous dit ça, vous le croyez sur parole !

PS: n’hésitez pas à poser des questions et à laisser des commentaires. Si je fais des fautes ou que la cohérence de mon texte n’est pas toujours sûre c’est parce que j’écris depuis mon téléphone et tout d’une traite. Je fais des mises à jour de temps en temps sur les articles précédant.

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4 Comments

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  1. PAPMAM

    La vieille salle de La tourelle c’était Bercy à coté de votre salle sur(sous) les toits!
    Tu te rapproches peu à peu de l’installation en filet aveugle que vous installait
    votre entraîneur lors des entraînements benjamins!
    distance plafond/filet(fil)?
    La muscu opère déjà! Cf Deltoïde volumineux!)

  2. Luh

    Je lis ton blog avec grand intérêt, vous parlez en anglais avec les gens du camp ? Je suis impressionnée par les thèmes et les idées que tu rapportes de vos conversations…surtout si c’est traduit ! Le moins que l’on puisse dire c’est que vous n’avez pas des échanges superficiels ! « il ne sert à rien de classer les modes de résistance… »
    Certaines de tes photos sont ouf, tu importes de plusieurs appareils ?
    Dis, tu voulais pas profiter de ces 2 mois pour boire moins 😉 ?

    • G Q

      Oui on parle en Anglais. Certains Palestiniens parlent très bien en fait. Issar et Naba par exemple parlent très bien, aussi parce qu’ils aiment bien les internationales aux moeurs plus libérées 😉
      En fait, on parle beaucoup de politique ici. Ils aiment beaucoup en parler avec nous. « No need to categorize ways of resistance »
      http://www.campusincamps.ps/en
      Tu peux lire ça, c’est fait par des Palestiniens et des volontaires internationaux.
      J’en écris un nouveau aujourd’hui.

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