L’architecture du Musée du quai Branly


Chaque président de la Vème République a voulu laisser une trace sur Paris. Jacques Chirac a choisi le musée du quai Branly. Un musée ouvert sur le monde qui ne traite que des civilisations non-occidentales, c’est à dire des arts et civilisations d’Asie, Océanie, Afrique et des Amériques. Un concours d’architecture est lancé en 1999. Il va être remporté par Jean Nouvel, qui inaugurera le musée en présence de nombreux personnalités de rang international.

Lettre d’intention de Jean Nouvel pour le concours international d’architecture

« C’est un musée bâti autour d’une collection. Où tout est fait pour provoquer l’éclosion de l’émotion portée par l’objet premier ; où tout est fait, à la fois, pour le protéger de la lumière et pour capter le rare rayon de soleil indispensable à la vibration, à l’installation des spiritualités. C’est un lieu marqué par les symboles de la forêt, du fleuve, et les obsessions de la mort et de l’oubli. C’est l’asile où sont accueillis les travaux censurés ou méprisés, conçus naguère en Australie ou en Amérique. C’est un endroit chargé, habité, celui où dialoguent les esprits ancestraux des hommes qui, découvrant la condition humaine, inventaient dieux et croyances.

C’est un endroit unique et étrange. Poétique et dérangeant. Le construire ne peut se faire qu’en récusant l’expression de nos actuelles contingences occidentales. Exit les structures, les fluides, les menuiseries de façade, les escaliers de secours, les garde-corps, les faux plafonds, les projecteurs, les socles, les vitrines, les cartels… Si leur fonction par la force des choses doit demeurer, qu’ils disparaissent de notre vue et de notre conscience, qu’ils s’effacent devant les objets sacrés pour autoriser la communion. Facile à dire, plus difficile à faire…

Et l’architecture qui en découle a un caractère inattendu. Est-ce un objet archaïque ? Est-ce l’expression de la régression ? Non, tout au contraire, pour arriver à ce résultat, les techniques les plus pointues sont convoquées : les verres sont grands, très grands, très clairs, souvent imprimés d’immenses photographies, les poteaux, aléatoires dans leur positionnement et leur taille, se prennent pour des arbres ou des totems… Mais peu importent les moyens… Seul le résultat compte : la matière par moment semble disparaître, on a l’impression que le musée est un simple abri sans façade, dans un bois. Quand la dématérialisation rencontre l’expression des signes, elle devient sélective. Ici l’illusion berce l’oeuvre d’art.

Reste à inventer la poétique de situation : c’est un doux décalage, le jardin parisien devient un bois sacré et le musée se dissout dans ses profondeurs. »

Un musée composite

Les principes fondateurs

Offrir aux arts et civilisations d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques un lieu digne d’eux, refléter l’évolution du regard porté sur ces arts, s’intégrer et à la fois se démarquer dans un tissu urbain et monumental dense sont les principes fondateurs sur lesquels l’Agence Jean Nouvel s’est appuyée pour apporter une réponse aussi novatrice que fidèle.

Le projet architectural du musée du quai Branly est atypique et témoigne de la maturité du travail de l’architecte. Sur un site exceptionnel à l’ombre de la Tour Eiffel et sur les bords de Seine, il répond à des exigences spécifiques en matière d’image, d’identité, d’accessibilité et d’insertion urbaine. « Présence-absence » ou «dématérialisation sélective » sont les maîtres mots de la conception du lieu et de la muséographie orchestrée par Jean Nouvel. En effet, pour l’architecte, le musée doit s’incliner, voire s’effacer devant ces arts et civilisations non occidentaux, tout en magnifiant leur profondeur historique ainsi que leur charge poétique.

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S’émanciper des références occidentales

S’émanciper des références de l’architecture occidentale –barrières, vitrines, garde-fous, faux plafonds– et inventer un environnement qui accueille les arts et civilisations de quatre continents, telles sont les lignes directrices du projet architectural. A l’abri d’une façade de verre, transparente et protectrice, le « jardin-forêt » constitue ici un écrin naturel pour le musée: lieu emblématique, commun à tous les continents, il est à la fois organique, mystérieux, vivant, alternativement sombre et lumineux.

Jardin musée du quai branly

Longue passerelle sur pilotis, le bâtiment principal du musée apparaît comme posé sur la canopée du jardin,avec, sur son côté, des «boîtes » en saillie accueillant en leur sein des oeuvres. Devenu explorateur, le visiteur traverse ce jardin vallonné, conçu à l’image des végétations indisciplinées, pour pénétrer dans le hall d’accueil du musée. Empruntant une rampe en pente douce, il chemine lentement pour parvenir au plateau des collections.

A l’intérieur, la pénombre domine. Indispensable à leur préservation, l’éclairage tamisé permet de révéler progressivement la charge poétique des oeuvres exposées.Pour privilégier le mystère, l’environnement technique est gommé au profit d’une scénographie épurée permettant d’articuler discrètement la présentation des oeuvres et les multiples sources d’information proposées. Dans une modernité qui lui est propre, cette architecture repose sur des vocabulaires non occidentaux, jouant de l’émotion et du dépaysement, en rupture avec les codes traditionnels des musées.

Des oeuvres aborigènes contemporaines intégrées au projet architectural

Le musée du quai Branly inscrit, au coeur de sa mission, la création de passerelles entre les cultures et la valorisation de l’art contemporain non occidental. Déclinant cette démarche, Jean Nouvel a eu l’idée d’introduire l’art aborigène australien sur la façade et les plafonds du bâtiment de la rue de l’Université. Soucieux d’allier découverte artistique et exigence, le musée du quai Branly a proposé une collaboration inédite aux institutions australiennes qui ont accueilli avec enthousiasme cette initiative. Au terme de dixhuit mois d’échanges entre conservateurs français et australiens, et grâce à l’appui des gouvernements respectifs, huit artistes ont été retenus pour participer au projet : Pady Nyunkuny Bedford, John Mawurndjul, Ningura Napurrula, Lena Nyadbi, Michaël Riley, Judy Watson, Tommy Watson et Gulumbu Yunupingu.

En 2004, cette démarche inédite, soutenue par trois mécènes –Véolia, AM Conseil et Bruno Roger–, a abouti à la réalisation de fresques visibles de l’intérieur et de l’extérieur du bâtiment. Cette rencontre entre un art millénaire et la tradition française de commandes d’artistes pour des institutions emblématiques crée, aujourd’hui, un témoignage inédit de la vitalité cet art.

Quatre bâtiments, un musée

Le musée du quai Branly se compose de quatre bâtiments distincts, possédant chacun une architecture propre, reliés par des chemins et passerelles. Conçus pour s’adapter avec précision au fonctionnement de l’établissement et de ses différents départements et directions, ils semblent être des entités autonomes dans l’enceinte du musée, capables de se combiner en totale harmonie, entre eux et avec l’environnement urbain.

Le bâtiment Musée (1)

Coeur du projet développé sur 5 niveaux, le «bâtiment Musée» se décline en espaces aux géométries variables répondant chacun, de façon inédite, aux exigences liées aux missions du musée : la préservation et la valorisation des collections ainsi que l’enseignement et la recherche. Tout est courbe, fluide, transparent et chaleureux. Les oeuvres y sont ici accueillies, exposées et accessibles. La Tour de verre – réserve des instruments de musique – accueille le visiteur et l’invite à emprunter la grande rampe pour accéder au plateau des collections. Cette Galerie sans cloison s’organise selon un circuit périphérique légèrement ascendant.

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Sur sa face nord, les «boîtes », dans lesquelles le visiteur est invité à pénétrer, constituent autant de lieux d’exposition plus intimes. Deux Galeries suspendues à chaque extrémité offrent des espaces d’expositions temporaires permettant d’explorer les collections au travers de thématiques ou de dossiers. Les 2 000m2 de la galerie Jardin, au rezde- chaussée, accueillent les expositions internationales, au nombre de 4 par an. Les 6 000m2 de réserves constituent un espace de travail inédit pour les conservateurs et les chercheurs.

L’auditorium avec le théâtre, la salle de cinéma et les salles de cours permet de démontrer, en lien avec les collections, la vitalité et l’actualité de la création artistique des civilisations de ces quatre continents. Lieu privilégié pour les étudiants et les chercheurs, la médiathèque domine la terrasse.

De l’extérieur, côté Seine, le visiteur voit émerger au-dessus du jardin une longue passerelle aux couleurs chaudes, en partie habillée de bois et dont la forme épouse la courbe du fleuve. Sa façade de verre imprimée de motifs végétaux est plantée de « boîtes » multicolores aux tailles variées. L’effet produit est celui d’une rangée de cabanes, sortes de boîtes émergeant de la forêt. La structure du bâtiment, pourtant imposante, est totalement invisible. Vingt-six poteaux, aléatoirement disposés, soutiennent une charpente métallique de 220 mètres de long –hommage discret à la tour Eiffel voisine.

Volontairement limité à une hauteur de 21 mètres par souci d’intégration et de respect des riverains, le toit est surmonté d’une terrasse offrant une vue spectaculaire sur la colline de Chaillot, ses jardins et les bords de Seine jusqu’au Grand Palais.

Le bâtiment Branly (2)

Au nord-ouest, en prise directe sur le quai, s’élève le bâtiment « Branly ». Avec son mur végétal conçu par le botaniste, chercheur au CNRS,Patrick Blanc, ce bâtiment principalement administratif, d’une surface totale de 2250m2, se dresse sur cinq niveaux et abrite 140 postes de travail ainsi qu’une salle de cinéma d’une centaine de places.

Bâtiment Branly

Sa façade, dans le prolongement direct de l’immeuble Haussmannien contre lequel il est appuyé, se courbe et s’affine pour s’effacer devant la palissade de verre protégeant le jardin. Côté cour, la façade vitrée est couverte de brise-soleil mobiles coulissant sur des arêtes de couleur orange. Au sommet du bâtiment se trouve la salle des conseils, dont la principale baie vitrée s’inscrit dans un cadrage au format exceptionnel.

Le bâtiment Auvent (3)

Le bâtiment Auvent est niché entre le bâtiment Musée et le bâtiment Branly, avec lesquels il communique par des passerelles transparentes.Avec sa façade de verre et de métal, adossé aux pignons des habitations de l’avenue de La Bourdonnais,ce bâtiment abrite sur 1 300m2 les magasins de la médiathèque (180000 volumes et 700000 photographies et documents sonores), le salon de lecture Jacques Kerchache, la salle de consultation des fonds spéciaux ainsi qu’un atelier de découverte pour les enfants.

Le bâtiment Université (4)

Au sud,le bâtiment de la rue de l’Université propose une architecture composée de verre et de pierre. Le rez-de-chaussée de cet immeuble de 1 500 m2 accueille la librairie-boutique ouverte au public, tandis que les étages sont réservés aux ateliers de restauration des oeuvres ainsi qu’aux 30 postes de travail nécessaires à la gestion des collections. Point de similitude avec les immeubles haussmanniens de l’arrondissement, le bâtiment reproduit cette hauteur sous plafond qui permet d’apercevoir, depuis l’extérieur, les plafonds sur lesquels sont exposées des fresques peintes par des artistes contemporains aborigènes australiens.

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