Palestine meurtrie


Les moustiques ici sont petits mais nombreux. Mon sang doit être vraiment goutu, car je me fais piquer de toute part. Avec Camille qui est revenu de son périple en Jordanie et a réussi à obtenir une prolongation de visa touriste, on joue au Shi-Fou-Mi pour savoir si on va dormir la fenêtre ouverte cette nuit, Camille n’ayant pas de problème de moustiques. Shi-Fou-Mi important… Je me concentre et je gagne. Yes, cette nuit je ne me ferai pas bouffer.

Avant que Camille ne revienne samedi soir, Emilien et moi, on s’est fait une randonnée derrière le camp de Dheisheh, profitant du formidable relief de la Palestine. C’est aussi l’occasion pour nous de visiter les piscines de Salomon. L’endroit pourrait être magnifique mais malheureusement comme souvent ici, c’est une véritable déchetterie. L’écologie est le cadet de leur souci évidemment, et ils s’en foutent de satisfaire le touriste lambda avec de beaux paysages propres. Cependant, je trouve assez paradoxal qu’ils délaissent de cette façon le peu de terres qu’ils possèdent. L’autre jour, un de nos potes palestinien de Laylac a balancé machinalement devant moi son briquet vide sur la route. il ne constitue pas un cas isolé. Peut-être aussi que c’est l’absence de fonctionnaires chargés du nettoyage qui veut ça. Il faut dire que l’Etat palestinien n’est pas très riche. Du coup je me rends compte qu’en France, ils font plutôt bien leur boulot.

Randonnée Palestine

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On était à quelques kilomètres du camp et pourtant, on a l’impression qu’ici c’est la campagne. Des poules gambadent près de nous, des moutons poilus sont posés sur un toit, des gamins pédalent lentement à nos côtés. Ils ne voient pas beaucoup d’étrangers par ici. Tout le monde nous regarde. Les gosses sont un peu chiants. Ils crient des trucs en arabe, sont tout contents du fait qu’on ne comprenne pas, alors qu’il n’y a rien d’intelligent dans leur démarche.

Ici pas mal de gosses entre 10-16 ans sont assez agressifs, c’est assez spécial. Les gars me disent que c’est une des conséquences du conflit. Par exemple, l’autre soir, on était à un concert, et il y avait ce gamin, un ptit gars chargé de garder 7-8 places devant pour des personnes âgées ou des femmes. Investi d’une mission qui semblait beaucoup compter à ses yeux, il faisait clairement du zèle, il voulait montrer que c’était lui le patron. Ce gars qui avait un peu de pouvoir sur les autres devenait un véritable despote. Il repoussait et frappait assez violemment les autres petits qui souhaitaient s’installer sur les places qu’il gardait. Pour sa défense, Emilien me fit remarquer qu’il avait eu des soucis avec des gamins de 13 ans il y a quelques mois et qu’il avait été obligé d’être agressif lui aussi pour se faire entendre. Quoiqu’il en soit, c’était plutôt choquant. Je me demande comment était la société palestinienne avant que le conflit n’intervienne. Attention hein, la plupart des personnes de plus de 16-17 ans sont vraiment sympas et cordiaux mais tu sens parfois une certaine tension dans l’air en particulier à ce concert où nous étions allés. C’était devant Ibdaa, un centre culturel situé près de Laylac.

Très vite, il apparait que le concert n’est qu’un prétexte à un espèce de grand meeting politique (j’apprends plus tard que le rassemblement était prévu depuis le début et que le concert est venu s’y greffer après). Plusieurs orateurs se succèdent. Le premier parle directement très fort, de façon très aggressive. Il introduit peu de variations dans ses intonations. Il est jeune, 22-24 ans je dirais, arbore un de ces magnifiques T-shirt de soutien à Gaza. Par moments, la foule applaudit, je ne sais pas comment ils font pour savoir que c’est le moment vu que le type hurle toujours de la même façon. Avec Emilien on se marre en imaginant que l’un de nous se gourre et gueule au mauvais moment un peu à l’image de ce type (y’a de sacrées trouvailles dans ce film, on ne le dira jamais assez.).

Quand le chanteur tant attendu arrive, une espèce de tension monte encore d’un cran. J’ai l’impression d’être à la veille d’un départ à la guerre. Les gars me disent que ça leur rappelle un peu leur départ aux manifs. Cette atmosphère ne me rend pas très à l’aise. Je soutiens dans leur lutte pour leurs droits, je ne les juge pas sur les moyens de cette lutte. Il est tout à fait normal qu’ils soient en colère, mais je ne suis pas encore habitué à les voir l’exprimer si violemment. Ne vous méprenez pas, je suis en totale sécurité, aucun problème de ce côté là. Ce dont j’ai peur, c’est des effets de foule, quand le fait d’être en groupe amène les individus à commettre des actes qu’ils n’auraient pas fait seuls, quand l’action immédiate et passionnée prend le pas sur la réflexion et l’évaluation. Mais il ne s’agit que d’un simple concert-meeting donc il n’y a pas lieu de s’inquiéter.

Tout le monde chante, le rythme est toujours le même, seules les paroles et l’air changent. Le gars a 4-5 chansons en tout dans son répertoire mais ça ne fait rien, la plupart des Palestiniens ont le goût pour la répétition. Du coup, quand on retrouve Camille ce soir-là, on s’éclipse pour qu’il nous raconte son périple en Jordanie et son renouvellement de visa. En revenant au concert, on ne sera pas surpris de réentendre la même chanson que lorsqu’on à quitté l’endroit 30 min avant. Discuter avec Camille me donne envie d’aller à Petra en Jordanie du coup, une cité perdue absolument magnifique d’après ce qu’ils disent (Emilien y est allé aussi). Camille a été retenu 2h30 à la frontière, on l’a mis en caleçon et tout pour vérifier qu’il n’avait pas d’armes sur lui. On lui a demandé une dizaine de fois ce qu’il avait fait pendant 3 mois en Israël, on a fouillé son ordinateur, on lui a demandé comment s’appelait sa mère, son père, etc. Mais finalement, ça l’a fait pour lui.

L’autre jour, je suis allé avec Naji à l’inauguration d’un théâtre. C’était à Bedjallah, une ville près de Bethléhem. Clairement, c’était pas la même Palestine. L’avantage quand on ne parle pas du tout une langue, c’est que pendant que les gens parlent et que vous vous taisez, vous observez. Encore et encore, car c’est la seule chose que vous puissiez faire. Je me fais la réflexion que le truc dans lequel je me suis retrouvé  ressemble vraiment à ce qui pourrait se produire en France. Que des bobos!  Sourires artificiels à tout va, maquillage prononcé, fringues à l’Occidentale avec jupes ou pantalons moulants. On me bouscule plusieurs fois pour avoir les meilleures places lors de la représentation. Une femme devant moi semble vouloir sourire à tout le monde qui passe à côté d’elle. J’ai le sentiment qu’elle est venue ici pour se montrer. Elle a vraiment l’air d’une Rastignac féminine. ça me répugne d’autant plus qu’elle n’hésite pas à jouer des coudes avec moi pour être la mieux placée pendant qu’on visite le bâtiment. Il faut qu’on la voit. Peut-être que ça fait des mois qu’elle attend ce moment, et que c’est pas un ptit jeune comme moi placé quelques centimètres devant elle qui va gâcher l’instant.

Et ça prend des selfis à tout va, jeunes commes vieux ! Il manquait une personne ? Eh bah qu’à cela ne tienne, on en reprend un ! Pas moins de 6 photographes couvrent l’évènement alors que deux suffiraient. Chaque fois qu’une personne se présente au pupitre lors de la présentation, tous prennent une nouvelle rafale de photos, c’en est comique. Du coup, je m’amuse avec une petite de 3-4 ans qui n’est pas du tout dans ce délire superficiel. Je passe un bon moment et elle aussi apparemment. Elle manque de tomber des escaliers, je la rattrape d’une main. Son père a tout vu, mais m’ignore superbement, prend sa fille dans les bras et me tourne le dos. Salaud.

Il y a tout de même quelque chose qu’on ne peut pas enlever à ce genre de rassemblement, et même mon regard râleur et acide le reconnait, c’est le formidable buffet de fin de réunion qui l’accompagne. Evidemment, ce meeting ne déroge pas à la règle. C’est délicieux. Une chose me surprend tout de même et prouve bien qu’on est en Palestine, une fois que tout le monde a bien mangé, ils mettent la musique à fond et tous se mettent à danser activement autour de la table. Impressionnant. Naji ne fait pas partie de ce monde là mais il a besoin de ce partenariat pour Laylac et les gens le respectent beaucoup ici.

PS: Hier, Ayssar, Naji et Naba sont partis en France! Nous sommes ceux qui tenont l’asso désormais.

Association Laylac

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