La Palme d’or The Square, reflet des contradictions de la société bourgeoise suédoise


Christian est le type parfait. Père aimant de deux enfants, il est le conservateur apprécié du principal musée d’art contemporain de Stockholm. Grand, social-démocrate, beau gosse, doté d’un capital culturel supérieur à son capital économique – même s’il porte toujours des costumes très chics et roule en Tesla – il est également une personne visiblement altruiste. Bref, il coche toutes les cases.

Christian semble cependant avoir de plus en plus de difficultés à vivre en accord avec ses principes. Il est sans cesse tiraillé entre sa condition de privilégié et sa volonté d’être un type comme les autres, proche de ses compatriotes suédois, de quelques milieux sociaux qu’ils soient. Ainsi, il tente d’aider une femme dans la rue à se sortir d’une échauffourée, ce qu’il parvient à faire au milieu de l’indifférence des passants. Tout fier de lui dans un premier temps, il se rend vite compte que tout cela n’était qu’une mise en scène pour lui voler son téléphone. Il y réfléchira à deux fois la prochaine fois avant d’aider. Il parvient par la suite à localiser son téléphone, grâce au GPS qu’il contient puis demande à un de ses collègues noir de venir avec lui distribuer des courriers de menaces dans les boites aux lettres pour pouvoir le récupérer. Tout excité, Christian a l’impression d’être un vrai rebelle, alors qu’il ne s’agit pour le spectateur que d’une mauvaise blague de collégien. Ce n’est qu’a posteriori qu’il se rend compte de l’absurdité de la manœuvre.

Il devient tellement obsédé par cette histoire de téléphone perdu qu’il perd le contrôle de la campagne promotionnelle de sa dernière exposition. La communication a en effet été sous-traitée à deux petits jeunes d’une boite de Com, avides de faire le buzz. Ces derniers finissent par diffuser un clip au contenu douteux dans lequel une petite fille explose. Toute la Suède s’indigne. Le plus frustrant dans cette affaire, c’est que quoi que Christian fasse, son attitude est jugée criticable par les Suédois et donc critiquée. Il censure alors la vidéo promotionnelle en catastrophe, mais se retrouve ainsi accusé d’autocensure, et même d’être contre la liberté d’expression. Il donne de l’argent à une mendiante dans un fast-food, celle-ci l’insulte abondamment car il ne donne pas assez. Il parvient à récupéré son téléphone volé mais un des habitants de l’immeuble se retrouve déshonoré par ses accusations de vol.

Le réalisateur Ruben Östlund parvient ainsi avec une redoutable efficacité – en en faisant parfois trop – à montrer les failles d’une société trop bien pensante, devenue politiquement correcte à l’extrême. Il délivre une critique acerbe de la gauche caviar hors-sol, perdue dans le monde actuel et qui aurait rendu les hommes faibles et indécis, quand bien même le monde extérieur à cette bulle est loin d’être devenu aussi lisse. A ce titre, le point culminant du film est sans aucun doute le dîner organisé dans la salle des fêtes du musée. Christian fait se donner en spectacle un homme singe dont on s’aperçoit rapidement qu’il est hors de contrôle. Mais personne n’ose réagir. Le comportement de « l’animal » devient de plus en plus limite jusqu’à ce qu’il commence à toucher une jeune femme de manière totalement irrespectueuse. Toutes ces têtes aux cheveux blancs sont tétanisées. Tout le monde se recroqueville sur sa chaise jusqu’à ce qu’un homme craque, déchaînant la foule.

Au milieu de tout cela, Christian se sent piégé. Il ne peut pas dépasser à lui tout seul les contradictions structurelles de sa société, dans un monde qui a évacué idéologiquement la problématique des inégalités sociales. Une critique d’une revigorante ironie de nos sociétés confortables isolées par leurs œillères de la misère des rues.

+ There are no comments

Add yours