Récit du concert surprise de Justice à l’Elysée-Montmartre


En ce mercredi d’octobre, le microcosme des réseaux sociaux mélomanes commence à doucement s’affoler : la rumeur court que Justice se produirait le soir-même dans une salle parisienne. Différents indices laissent à penser que l’un des duos les plus emblématiques de la french touch allait jouer de manière imminente dans la capitale : un set surprise à Berlin la veille (au Châlet en présence de Boyz Noise s’il vous plait), une avalanche de tweetos sur les internets-mondes, et enfin une publication facebook via le label Ed Banger, révélant l’horaire, la prog et la salle (Elysée-Montmartre, dans le XIXème), font monter doucement la pression. On note à ce stade l’efficacité totale d’une communication savamment dosée, d’autant plus qu’il est précisé que la totalité de la soirée est gratuite. Ayant vu mes activités de l’instant soudainement pulvérisées par l’appel du live, je décide de m’y rendre afin d’y jeter une oreille.

justice élysée montmartre

17H30 : Arrivée sur place. En prévision de la mini-émeute des heures qui vont suivre, un long dispositif de barrière est mis en place par le personnel de la salle, qui distribue également les bracelets donnant accès au concert. Fort de mon sésame, je prends alors mon mal en patience avant l’ouverture des portes à 22H. Une quarantaine de ed-bangers like, cheveux longs, tee-shirt Slayer, et cuirs à l’appui, sont déjà présents. Ca éclate des packs de kanter et fait trouner des panini-kébabs, bonne ambiance. A partir de 18H, la file descendant le boulevard Rochechouart se rempli (très) rapidement à mesure que chacun termine les cours ou pose un RTT unilatéral. Plusieurs catégories de publics se distinguent, des anciens de l’époque Cross (imagine que c’est sorti sur Myspace AVANT que le truc ne coule totalement) des touristes amenés par l’engouement de l’évènement, des jeunes, même très jeunes ; « monsieur, ils chantent quoi déjà les Justice ?». WTF kid ?! Sans doute le prix à payer pour un concert gratos.

21 H : La foule est finalement dirigée à l’intérieur de l’Elysée Montmartre. Place à la découverte de cette superbe salle, ré-ouverte après 4 ans de travaux suite à sa carbonisation partielle de 2011.

Après une heure d’attente à siffler des pintes beaucoup trop chères, la première partie de la soirée est lancée. Celle-ci se révèle au mieux peu convaincante, au pire vraiment ennuyeuse. Le 1er des 2 sets du warm-up est pourtant assuré par So-Me (graphiste/réalisteur de longue date des Ed-Bangers), en B2B avec Jackson (issu de Jackson and his computerband). Si ces deux-là ont l’air de s’amuser autant qu’ils descendent de verres pendant la prestation, le public lui reste peu sensible à ce mélange de house / hip-hop pas vraiment exaltant. C’est à peine si on se réveille lorsque l’été de Vivaldi ou le super discount d’Etienne de Crécy émergent subitement du maelstrom sonore.

A lire aussi :  La drague futuriste et rythmée de Ruby Cube

23H : Pour rester poli on dira que la foule «s’impatiente». Un type à côté de moi pousse le vice jusqu’à lire la fiche wikipédia de Pierre Rhabi, calé au 1er rang. Matériellement je vais pas lui reprocher, mais ça n’aurait rien à foutre là si le son était bon. Chloée, DJ résidente au Rex Club, passe aux platines, développant une house un peu plus pêchue par moment, mais qui ne soulève toujours pas la plèbe. Pierre Rhabi est maintenant plongé dans la définition mathématique de «décibel» et a ce point l’idée même de lui faire remarquer qu’il fait n’importe quoi me terrifie.

0H15 : Le technicien-lumières termine sa sieste et se rend compte qu’une salle de 1300 personnes commençant légèrement à s’impatienter est à réveiller. Par aubaine, le matos présent sur scène est en capacité d’éclairer tranquillement un petit stade de football. Grandes tours de projos strient alors la salle, alternés par des nappes de lasers violet et verts, annonçant l’arrivée de nos dudes sur scène.

Les deux comparses grimpent aux platines, triomphants. La foule exulte ; chacun sait que le vrai game commence ici. On constate alors que si les années passent, le duo reste le même, clope au bec, concentré sur les potards et le contrôleur MIDI, tout en haranguant la salle à faire du bruit. Les clefs contenant le mix sont plantées, allons-y.

justice élysée montmartre

© Gregoire Bienvenu

Les grands classiques du groupe se succèdent alors à intervalles réguliers, repris en cœur par un public ravi : we are your friends, stress, civilization, phantom part II font vrombir la salle, dont on regrette cependant une puissance de feu sonore trop modeste face à l’ampleur de l’événement.

De l’autre côté de la barrière ça se réveille dans les premiers rangs, et les pogos partent timidement. Certains membres d’un public, hélas parfois un peu fragile, se plaignent des euphoriques bousculades engendrés par le son. Nous sommes en 2016 et ce segment population en concert existe encore.

Mais si les fondamentaux sont toujours aussi solides, la réelle richesse de la prestation se trouve dans la diversité des morceaux diffusés par le duo.

A lire aussi :  Le Hip Hop a 40 ans

Justice possède des références, beaucoup de références, dans des styles eux-mêmes bien éclectiques. Ici demeure la force de frappe qui les fait royalement planer au-dessus de ce foutoir sans nom que l’on nomme « scène électro ». Ces influences sont devant nous digérées et réappropriées lors d’un mix qui ne laisse aucun répit ni temps-mort.

Extraits de rock, house, drum’n bass, rap, disco psy-trans, afrobeat, jungle et même hardtek (oui ma bonne dame), tout y passe, avec jamais beaucoup plus de 3 minutes d’affilées par style envoyé. Le rendu est d’une efficacité implacable. Justice vient braconner avec précision sur les terres de The Prodigy, des Chemical Brothers ou plus surprenant, de Run DMC.

Pièce centrale de ce triangle des Bermudes du son, la patte Justice, qui demeure omniprésente sur l’ensemble du live. Chaque extrait est entrecoupé et mixé avec cette basse reconnaissable entre mille, remplie de distorsion et blindée de médium, le tout conjugués aux filtres caractéristiques de l’identité des productions du duo.

Point d’orgue du patchwork musical qui nous fait voyager à travers les époques, le combo ultime Pointer Sisters / Joant Jet. Ultime tribut payé par Gaspard Augier et Xavier De Rosay  aux principales influences ayant contribué au son de Justice : le groove du disco-pop 80’s conjugué aux guitares hurlantes du classic rock .Ce live est définitivement remarquable quant à ses multiples clins d’œil.

On distingue par la suite quelques morceaux du prochain album Woman, paraissant le 18 novembre. On découvre qu’Alakazam, en plus d’envoyer de grosses rafales psy, est aussi un très bon titre de l’opus à venir. Randy, ainsi que Safe And Sound, sont également de passage, au plus grand plaisir des fans.

2H15 : Les 4 bras de la Justice glissent vers l’outro du set, avec un remix des Zombies, succédé de Parade pour clore le tout. Xavier marque sa satisfaction en grimpant sur le deck, (doublant alors sa taille), tandis que Gaspard salue amplement la foule. Le voyage est terminé, il est possible que ayons effectué un putain de bon vol d’un peu plus de 2 heures.

justice élysée montmartre

© Gregoire Bienvenu

La pensée d’affronter le retour en noctlien/vélib de la mort m’effleure, mais tous les hémisphères de mon cerveau restent concentrés sur le sentiment que ce live, aussi puissant qu’éclectique, était bien à la hauteur des attentes. Justice a été rendue ce soir à l’Elysée-Montmartre.

+ There are no comments

Add yours