Cuckoo, l’histoire de Jaha Koo et l’Histoire de la crise coréenne de 1997

« Cuckoo » est le cuiseur à riz de Jaha Koo, celui qu’il ramena lorsqu’il immigra en Europe en 2011 pour étudier à Amsterdam et développer ses projets artistiques. « Cuckoo » est l’angle d’attaque du récit personnel et historique car ce modèle de cuiseur à riz coréen, objet du quotidien, fut commercialisé en 1998 en Corée du Sud, dans les sillages de la crise économique du pays orchestrée par le FMI. La conférence-performance de Jaha Koo détaille la vie de l’auteur et, inévitablement la crise économique de 1997 puisque celui-ci avait 13 ans cette année là et se construisit avec les conséquences violentes de la crise. Entre faits personnels, faits économiques et faits divers, de 1997 à nos jours, Jaha Koo nous montre amèrement les impacts de la grande Histoire sur la petite.

L’expression politique au sein de l’intime

La pièce Cuckoodure une petite heure au cours de laquelle un grand nombre d’informations sous des formes variées, sons, images et récits, nous est livré sans que nous puissions nous perdre. Connaître ou s’intéresser à l’histoire de la Corée du Sud n’est pas nécessaire tant la pièce sait généraliser le fait particulier en un questionnement global sur les dominations et manipulations économiques internationales et les failles du système libéral. Pour l’auteur, passer par la scène permet l’expression d’une réflexion politique mêlée aux émotions vives provoquées par les conséquences violentes du système économique. L’efficacité de l’écriture et de la mise en scène s’illustre dans les détails fins tels que la langue employée en fonction des moments et les variations de tensions. Le ton froid et calculé du conférencier laisse une distance avec le spectateur qui se comble par les touches d’ironie grinçante, la dureté des histoires et le déploiement de l’univers intime.

La plaie ouverte

La pièce combine images d’archives, musiques électroniques pleines de rancoeurs et d’ironie, cuiseurs à riz tantôt bavards tantôt chanteurs, confessions personnelles et accusations politiques. Toutes ces formes, séquencées en moments présentant des dynamiques propres, sont autant de manières de ressasser les faits passés, de ne pas oublier les causes des conséquences auxquelles on s’est tristement habitué et surtout essayer de comprendre le mal être profond qui persiste. Jaha Koo présente son mal être et celui des victimes du système économique dans l’idée de chercher des coupables, les pointer du doigt dans leur tour d’ivoire. Cependant « Cuckoo » est omniprésent, titre et premier plan de la pièce, il illustre la position de Jaha Koo, consommateur du système qu’il veut dénoncer. La plaie du mal être de l’auteur se réouvre sans cesse, à chaque cuisson de riz, base indispensable de l’alimentation coréenne, car il a sous les yeux le témoin d’une époque économique dont il vit les conséquences, dont il mange le résultat. L’ironie amer est incarnée par cet objet rond presque attachant, aux lumières colorées et à la voix enjouée, détournant l’attention d’une réalité misérable. Le riz qu’il mange aveuglément devient matière à sculpter, Jaha Koo reprend le pouvoir et sculpte le symbole de son mal être chaque soir sur scène.

Le riz, l’électroménager parlant, les langues et les faits divers : cet agencement des symboles est la force majeure de Cuckooqui nous renvoie à tout ce que notre quotidien peut porter comme histoire sociale, économique et coloniale.