philanthropie musées

Est-ce que les musées sont trop généreux envers leurs partenaires privés ?

Le secteur culturel dépend de plus en plus de la philanthropie (particuliers) et du mécénat (entreprises). Mais, de nouvelles pratiques inspirées de l’activité philanthropique aux Etats-Unis posent question et pourraient bientôt proliférer en Europe. Est-ce que les musées doivent tout accepter, jusqu’à prendre le nom de leurs généreux donateurs ? 

Alors que les budgets publics des institutions artistiques sont en constante tension, le financement privé est devenu une source alternative de revenus indispensable. Cependant, les dérives ne sont jamais loin et des exemples venus d’outre-atlantique sont en droit de nous inquiéter. C’est le cas de l’affaire Sackler, une famille d’éminents philanthropistes qui présentent pour seul inconvénient d’avoir bâti leur fortune sur la vente d’opioïdes. Les opioïdes et l’industrie pharmaceutique sont depuis plusieurs mois au centre d’un gigantesque scandale aux Etats-Unis. Pendant plus de 20 ans, les industriels auraient détourné les règles en vigueur pour vendre toujours plus de ces anti-douleurs. Le résultats ? 64 000 morts l’année dernière, soit la première cause de mortalité des moins de 50 ans, à cause de l’addiction provoquée par ces substances.

« The Sackler Center For Arts Education » au Guggenheim

Cet exemple pose la question du contrôle des dons afin d’éviter « l’argent sale ». Ceux de la famille Sackler ont par exemple profité au Guggenheim ou à la Royal Academy du Royaume-Uni. Preuve de l’exportation réussie de ce modèle anglo-saxon, il existe également une aile Sackler au Louvre. Aucune procédure de vérification ne semble être mise en place par les institutions culturelles et artistiques à l’heure actuelle. Plus largement, Slate dénonçait la « ridicule bataille » des milliardaires américains pour avoir leur nom affiché sur un bâtiment prestigieux.

La philanthropie a changé de nature dans une société de l’attention

Historiquement, la philanthropie a toujours existé. Les Grecs anciens la considéraient comme une pierre angulaire de la démocratie, car elle était vue comme une preuve d’amour pour l’humanité. Au XXème siècle, le registre évolue pour laisser place à la volonté individuelle de laisser sa marque sur l’Histoire. De nombreuses institutions ont ainsi été fondées grâce à des actes philanthropiques : la Tate, le Smithsonian ou encore le MoMA. Mais, nous sommes désormais passés dans une autre logique quand le nom d’un donateur vivant devient consubstantielle à un bâtiment, une cour ou encore une galerie. Il s’agit de prendre pleinement place dans le présent et non plus de laisser une trace intangible pour participer à sa manière au bien commun. Car, dans une économie où l’attention des consommateurs devient la principale rareté, poser son nom sur la façade d’un bâtiment permet également de gagner en visibilité et d’améliorer son image pour ses affaires.

Illustration : Marie Caillou

Nous sommes presque dans le cadre d’une transaction commerciale. Or, le droit américain prévoit que le donateur ne doit pas recevoir d’avantages manifestes en échange de son don. Pourtant, cette pratique bénéfice inexplicablement des mêmes avantages fiscaux que les dons sans compensation…

Une stratégie court-termiste

Si cette vente de noms semble très efficace pour lever d’importantes sommes d’argent à court terme, elle s’avère moins efficace sur le long terme. Une fois que le nom a été attribué, il est gravé dans le marbre et ne peut plus être modifié au risque d’entamer la confiance avec les donateurs. De même, si des affaires comme celles de la famille Sackler se produisent, cela entame gravement la réputation du musée et sa capacité à lever des fonds. Les institutions et les gouvernants doivent rapidement établir des règles sur cette pratique. Spécialiste de ces questions, la juriste Linda Sugin suggère de mettre en place une limite temporelle au placement du nom de donateurs et à taxer davantage ce type de transactions.

Fondateur du site artjuice.net, passionné par les nouveaux médias et la culture contemporaine.