Festival Télérama – Elle


En sortant de la salle de cinéma, nos premières pensées vont vers le modèle français de financement des productions cinématographiques. Il permet entre autres à l’Etat, via le CNC et l’audiovisuel public, de subventionner largement certaines réalisations, qui sans cela n’auraient pas pu voir le jour. Alors on ne dira pas que c’est le cas d’ «Elle», néanmoins, il faut bien souligner le caractère novateur du film. Et très dérangeant aussi. C’est peu dire que la première scène nous met directement dans le bain. A peine installé sur votre fauteuil, les cris de Michèle (Isabelle Huppert) vous agressent. Elle est en train de se faire violer sur le sol de sa maison par un individu cagoulé. Ambiance.

On n’est pas au bout de nos peines, car en effet, le plus perturbant n’est pas là finalement. C’est plutôt le comportement de Michèle qui reprend sa vie comme si de rien n’était. On a le sentiment qu’elle ne réagirait pas d’une même manière différente si elle avait brisé un vase. Elle ne juge pas utile de prévenir la police. Pragmatique tout de même, elle va faire un bilan «MST» à l’hôpital, mais elle n’en parle à personne de son entourage – dans un premier temps. Cheffe d’entreprise à poigne, cette petite mésaventure ne semble pas la perturber plus que cela. A certains égards, Michèle rappelle même Meursault, le personnage principal de l’Etranger de Camus. Elle semble parfois inapte socialement. Quand sa mère fait un arrêt cardiaque, elle va jusqu’à demander à la cardiologue s’il est possible qu’il s’agisse d’une simulation. Son indifférence est réellement glaçante.

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Pourtant ce n’est pas pour cela qu’elle ne plait pas, là est tout le paradoxe. Son ex-mari tient encore à elle, le mari de sa meilleure amie ne pense qu’à coucher avec elle, son voisin la regarde constamment avec une insistance littéralement dévorante. Progressivement au cours du film, son côté cynique se fait de plus en plus prononcé. Elle n’hésite pas à expliquer à son fils qu’elle est convaincue que sa petite amie le trompe, cède aux avances du mari de sa meilleure amie et ne voit pas d’inconvénient à se faire brutaliser à nouveau par son agresseur pervers revenu abuser d’elle. Pire, quand elle découvre son identité, elle en redemande. C’est assez terrifiant.

elle film isabelle hupert

Michèle devant le jeu vidéo qu’elle développe : Styx : Shards of Darkness du studio Spiders

Froideur, indifférence, cynisme, Isabelle Huppert incarne à merveille ces traits de caractère associés à la sociopathie, mais cela sans agressivité ni impulsivité. On est presque tenté d’y voir une continuité avec son rôle dans l’Avenir (2016), film dans lequel elle est incapable de se montrer touchée par son divorce.

Le film prend véritablement tout son sens quand on comprend progressivement les profondes origines de ce caractère si atypique, et finalement, on finit par la comprendre, par avoir de la compassion pour elle, par accepter son étrangeté. Retournement inattendu il est vrai, mais pour ainsi dire, Paul Verhoeven ne nous laisse pas le choix.

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Initialement prévu pour être tourné aux Etats-Unis, la France fut finalement choisie pour cette adaptation provocante et transgressive du roman de Philippe Dijian. Succès indéniable.

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