Le Festival de Cannes cristallise les enjeux du monde du cinéma


Ayant la chance de couvrir la première semaine de cette 71ème édition du Festival de Cannes, nous nous devions de dresser un panorama des enjeux qui agitent la Croisette. D’autant plus qu’ils sont passionnants et nombreux : la place des femmes, Netflix et la question du financement ou encore l’essor de nouvelles industries cinématographiques.

Alors que la France n’occupe plus que le septième rang mondial du marché du cinéma avec un chiffre d’affaires de 1,5 milliards de dollars sur 40 milliards en 2017, Cannes parvient à conserver son rang de première fête du septième art avec succès. Ce savant cocktail artistique et glamour est toujours aussi attractif pour les professionnels du monde entier.

Un festival engagé pour la cause des femmes

Les organisateurs ne pouvaient donc pas faire l’économie des enjeux qui agitent cet univers pour cette nouvelle édition, au premier rang desquels la place des femmes. Les chiffres sont accablants : elles sont seulement 3 à être sélectionnées sur 21 réalisateurs. Comme l’a expliqué la présidente du jury Cate Blanchett, l’enjeu n’est pas d’instaurer des quotas, mais d’impulser un changement des mentalités qui permettra d’améliorer leur représentation dans les différentes compétitions tout en conservant la primauté de l’intérêt artistique.

« Il faut parler uniquement des réalisateurs, peu importe leur genre », car « c’est la qualité des films qui va compter le plus » a expliqué Cate Blanchett en conférence de presse.

Le jury de la compétition : Kristen Stewart, Chang Chen, Ava Duverney, Denis Villeneuve, Cate Blanchett, Robert Guédiguian, Khadja Nin, Andreï Zviaguintsev et Léa Seydoux.

En filigrane des tables rondes sur le sujet qui seront organisées par le CNC et la ministre de la culture Françoise Nyssen, l’ombre du roi déchu Harvey Weinstein est dans tous les esprits. Sa chute a permis l’émergence du mouvement MeToo et la libération de la parole des femmes, mais elle a aussi été la source d’inquiétudes pour le cinéma d’auteur alors que sa société lui apportait des financements conséquents.

Le financement du cinéma en pleine mutation

En 1994, c’est le consécration pour Harvey Weinstein et Quentin Tarantino : Pulp Fiction obtient la Palme d’Or. S’ensuit un âge d’or pour sa société Miramax où il bénéficiera des largesses de la société mère Disney qui lui a accordé pendant 10 ans un budget annuel de 750 millions de dollars. En 2005 il quitte le groupe et crée The Weinstein Company en obtenant un prêt de 1,4 milliards de dollars de Goldman Sachs. Ses moyens importants associés à un flair certain lui ont permis d’afficher parmi les plus beaux noms du cinéma contemporain à son tableau de chasse : Quentin Tarantino, Steven Soderbergh , Paul Thomas Anderson ou encore James Gray.

Quentin Tarantino et Harvey Weinstein

Maintenant que le leader du cinéma d’auteur américain est devenu un paria, la place de grand argentier est à prendre. De nouveaux acteurs sont apparus sur le marché pour le remplacer : Annapurna Pictures, A24 ou encore Entertainment Studios. Mais, les regards se tournent surtout vers Netflix et ses budgets en pleine explosion. En 2018, ils représenteront 8 milliards de dollars pour 700 films et séries, dont au moins 50% de contenus originaux. Les craintes sont cependant nombreuses sur ce « nouvel » entrant comme le révèle Jonathan Wolf le vice-président de l’Independent Film & Television Alliance :

« Aux Etats-Unis, les budgets deviennent de plus en plus gros, ou plus petits. Depuis cinq ans, sous la pression de Netflix, les budgets moyens tendent à disparaître. Netflix n’est pas vraiment une chance pour le secteur des indépendants. Car il les traite comme des employés. On revient un peu au système des studios des années 30 où on n’offrait aux auteurs aucune participation au succès du film. On perd la culture des entrepreneurs. »

Dans ce contexte tendu, le Festival de Cannes a annoncé que Netflix serait absent de la compétition cette année faute d’accepter la diffusion de ses films en salles. Une situation pour le moment insoluble alors que la législation française de la chronologie des médias obligerait l’américain à diffuser ses films 36 mois après leur sortie en salles s’il procédait de la sorte. D’un autre côté, c’est sur cette chronologie des médias que repose le financement du cinéma tel que nous le connaissons en multipliant les fenêtres d’exploitation et donc de ventes entre les différents acteurs : VOD, chaînes de télévision, SVOD, etc. Tout cet écosystème n’arrivant pas à se mettre d’accord par le biais de la médiation, le gouvernement a annoncé reprendre la main sur le dossier en voulant prendre en considération les nouveaux usages des consommateurs.

« Malgré la médiation lancée, les discussions ne parviennent pas à aboutir », observe la ministre. Or, « nous avons une obligation de résultat. La chronologie des médias n’est plus adaptée. Elle est décalée par rapport aux usages. Elle est décalée par rapport à l’évolution du paysage audiovisuel ».

La Chronologie des médias dans sa version actuelle

Et les films dans tout ça ?

Si le Festival de Cannes cristallise ces différents enjeux essentiels pour le futur de l’industrie, il reste avant tout la grande fête du cinéma. Le film d’Asghar Farhadi « Everybody Knows », un thriller haletant aux allures de drame familial a ouvert la compétition. Il sera notamment opposé au sud-coréen Lee Chang-Dong avec « Burning », au « Plaire, aimer et courir vite » de Christophe Honoré et au grand retour de Jean-Luc Godard sur la Croisette avec « Le Livre d’Image ». La sélection Un Certain Regard ne devrait pas non plus être en reste avec le film kenyan « Rafiki », important pour le continent africain, ou l’ukrainien « Donbass ». En hors-compétition, Lars Von Trier est attendu comme le messie scandaleux et la projection du maudit Don Quichotte a longtemps été suspendu à la décision des juges. On vous en dit davantage dans les jours qui viennent !

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