Les Naufragés au théâtre des Bouffes du Nord

« Les Naufragés », mis en scène par Emmanuel Meirieu, est adapté du livre de Patrick Declerck « Les naufragés, avec les clochards de Paris ». Patrick Declerck, a suivi pendant plus de quinze ans les clochards de Paris. Psychanalyste, il ouvre au Centre d’Accueil et de Soins Hospitaliers de Nanterre la première consultation d’écoute destinée aux SDF. De cette expérience, il tirera son livre « Les Naufragés ».

Aujourd’hui, le texte de Patrick Declerck est lu par François Cottrelle. La mise en scène est sobre, un bateau à l’abandon, comme des vies qui ont chaviré, dont il ne reste que les fantômes de notre quotidien, du sable dont on comprend qu’il est celui d’un cimetière plus qu’une plage. La voix du comédien nous porte alors dans le regard de ces hommes et de ces femmes, transportés tous les soirs, dans le bus qui les emmène, eux et leur solitude, vers la ville de Nanterre, en région parisienne. Là-bas se trouve le plus ancien centre d’accueil. On y apprend la crasse, les odeurs de cadavres vivants, la maladie, la folie, on s’aperçoit de l’indignité de ces lieux.

Le texte nous éclaire sur la saisonnalité de l’aide humanitaire et de son terrible paradoxe. En effet, c’est après la belle saison, où l’assistance diminue que les clochards succombent aux premiers froids de septembre. Mais c’est en s’arrêtant plus longuement sur le portrait d’un homme, tragiquement retrouvé aux portes de la Maison, comme on appelle le centre, que l’on plonge le plus profondément dans les ténèbres de l’humain, là où l’aide sanitaire et sociale sont vaines, là ou l’assistante sociale est dans l’impasse et ne peut plus donner aucune bonne réponse, là on en voulant faire le bien, la société perd un homme.

Après plusieurs mois au centre, cet homme est jugé capable de se réinsérer. Il retourne alors dans le grand tourbillon de la vie normale. Mais François Cottrelle nous conte le drame dans lequel l’homme retourne : solitude, errance, alcool, jusqu’à la mort, terrifiante. Le texte est toujours précis, la voix tremble parfois. Ce récit de cristal, c’est celui de ces gens incasables, inclassables.

Le Théâtre des Bouffes du Nord, dans son jus, devient un écrin bien délicat pour faire résonner ce texte fragile. Le temps passe , et même si l’on rit parfois, ces mots nous bouleversent. « Les Naufragés » se joue au Théâtre des Bouffes du Nord jusqu’au 2 octobre, c’est terriblement court, pour un texte dont il est plus que nécessaire de faire entendre la voix de ces oubliés, d’écouter celle de ceux qui ne sont plus, dont on ne sait même pas qu’ils sont partis.