« Les Sorcières de Salem », visions d’une Amérique Puritaine

« Ce que nous savons, c’est qu’en chacun de nous il y a prise aussi bien pour Dieu que pour le Diable. Dans nos âmes, les routes du bien et celles du mal se coupent et se recoupent à l’infini. » Arthur Miller, Les Sorcières de Salem

Emmanuel Demarcy-Mota s’attaque cette année à un monument de la littérature Américaine, Les Sorcières de Salem, qu’il met en scène entouré de ses comédiens fétiches du Théâtre de la Ville. Cette dernière création s’inscrit selon ses mots dans la continuité d’interrogations sur l’homme et le pouvoir, sur les ravages de la pensée unique et totalitaire, déjà développées auparavant dans ses mises en scène de Ionesco ou de Camus.

Un procès aux allures de règlement de compte

Le décor est planté au Massachussetts, dans la petite ville de Salem, soumise aux règles de l’Amérique jeune et théocratique du 17eme siècle. Un groupe de jeunes femmes se soustrait à l’autorité patriarcale le temps d’une innocente danse nocturne en forêt, qui revêt vite l’apparence d’une cérémonie satanique pour celui qui les surprendra, le révérend du village. Celui-ci rapporte aussitôt les faits aux habitants, ce qui a l’effet d’un ouragan dans la vie superstitieuse et « pure » du village. Dans une culture puritaine où dénonciation fait foi, la suite des événements constitue un enchaînement de rumeurs, de suspicions, d’accusations, puis de délations aveugles : « J’ai vu Satan s’abattre sur notre village, à ses côtés se trouvait untel ou unetelle ». L’aberrance d’un jugement sans preuve, car basé sur l’Invisible, a pour effet de réveiller les pulsions très humaines des protagonistes : crainte, convoitise, vengeance et tromperie.

Le Maccarthysme dans le viseur

Si Arthur Miller décide de reprendre dans sa pièce de 1953 des événements historiques datant de 1692, c’est qu’il voyait dans l’épisode d’hystérie qui s’empara de Salem un parallèle avec la recherche terrorisante de communistes menée aux Etats Unis dans les années 50, d’ailleurs fréquemment considérée comme une chasse aux sorcières. En effet, il dénonce dans cette pièce la criminalisation systématique du communisme, similaire en de nombreux aspects aux inquisitions religieuses des siècles passés.

Le spectacle qui nous est offert au Théâtre de la Ville rend honneur à ce récit très riche. L’esthétique expressionniste de la mise en scène renforce les contrastes des personnages et le rythme effréné de l’action nous tient en haleine. Scénographie comme bande son confèrent à l’ensemble de la pièce une aura impressionnante et mystérieuse, qui, surlignée par un jeu en force, peut en rebuter certains.

Jusqu’au 19 avril au Théâtre de la Ville – Espace Pierre Cardin

AUTEUR Arthur Miller

MISE EN SCÈNE & VERSION SCÉNIQUE Emmanuel Demarcy-Mota

AVEC
Élodie Bouchez ABIGAIL
Serge Maggiani JOHN PROCTOR
Sarah Karbasnikoff ELISABETH PROCTOR
Philippe Demarle HALE
Sandra Faure ANNE PUTNAM
Jauris Casanova DANFORTH
Lucie Gallo BETTY PARRIS
Jackee Toto HATHORNE
Marie-France Alvarez TITUBA
Stéphane Krähenbühl THOMAS PUTNAM-CHEEVER
Éléonore Lenne MERCY LEWIS
Gérald Maillet PARRIS
Grace Seri MARY WARREN
Charles-Roger Bour GILLES COREY