LIUBA : une « nonne » dans l’art contemporain. Dialogue avec l’artiste.

J’ai découvert LIUBA grâce à une vidéo où l’artiste, habillée en bonne sœur, prie selon les rituels des principales religions sur la place de Saint Pierre à Rome. Je passe souvent place Saint Pierre et je me demande : qu’est-ce qu’il peut y avoir de bizarre dans le fait de voir une nonne prier au Vatican ? Je décide alors d’approfondir ce sujet avec l’auteur de la vidéo, l’artiste LIUBA. Notre échange a donné lieu à un dialogue[1] qui permet d’en savoir plus non seulement sur son histoire personnelle, mais aussi sur la caractéristique du performeur.

-LIUBA : d’où vient ce nom ? Quelles sont vos origines ?

LIUBA : Quand ma mère était enceinte elle habitait en Russie, dans l’Oural, où j’ai aussi passé deux ans de ma vie, c’est pour cela que mes parents m’ont appelée Liuba[2], (« Aimée » en russe) mais, en réalité je ne suis pas russe.  Ma famille est pour moitié milanaise et par ailleurs romagnole. Après deux ans en Russie nous sommes rentrés à Milan. Puis, j’ai étudié 13 ans à Bologne. Dans les années 1990 Bologne était une ville underground et j’habitais dans un squat qui était à l’époque connu sous le nom de « via Irnerio 53 ». On était 13 artistes dans une maison sans électricité et c’est dans ce contexte que j’ai évolué artistiquement. Rimini a aussi été pour moi une ville très importante comme Milan mais, à cette époque je cherchais de l’inspiration, surtout au travers des performances et j’ai vite compris que pour ce mode d’expression il fallait partir à l’étranger. A partir des années 2000 j’ai décidé de voyager : dans un premier temps à New York puis à Berlin pour finalement rentrer, beaucoup plus tard, à Milan.

-Comment avez-vous compris que la performance était la forme d’expression artistique qui vous correspondait le mieux ?

LIUBA : Depuis que je suis toute petite j’aime peindre aussi bien qu’écrire. J’ai toujours eu envie d’expérimenter. A l’université je me suis lancée dans les études de sémiotique qui m’ont beaucoup aidée dans ma pratique artistique. J’ai vite compris que j’avais deux intérêts principaux : le visuel et l’écrit.

Il y a 20 ans, la catégorisation des artistes était rigide et j’avais l’impression que c’était obligatoire de choisir quelle était ma catégorie : les arts plastiques, la photographie, le théâtre… pour moi il était impossible de prendre une décision ! J’avais besoin de travailler avec des moyens différents, si l’image est un bras et l’écriture une jambe je voulais être entière car être artiste pour moi c’est être moi-même. C’est à ce moment que j’ai cherché le moyen d’unir ces passions. J’ai commencé ainsi à faire de la poésie visuelle, des installations avec des mots et de la performance. Au début, je faisais des performances dans des foires, dans des galeries, ensuite j’ai commencé à faire des « actions », c’est-à-dire des performances dans les villes, dans des espaces publiques, en contact avec les gens. Dans ce type de performance, la vidéo devient indispensable car elle permet de montrer l’intégralité de l’action et de l’interaction avec le public. Les performances ne sont pas des films où il y a des protagonistes qui jouent. Moi, je capture des fragments de réalité et les réactions des gens. Je tiens à souligner que la vidéo que je crée à partir de la performance devient elle-même œuvre d’art.

                       

 -The Slowly Project, New York : https://vimeo.com/37090926

-Comment capter l’intérêt du public dans une performance ?

LIUBA : Dans mon travail ce qui m’intéresse ce sont les gens. Il n’ y a pas de séparation entre artiste et public. Nous sommes tous protagonistes. Avec ma performance je fais quelque chose qui amorce une réflexion chez les spectateurs. Mon domaine de création est l’art visuel, mon corps est un langage qui parle en images à travers une symbolique visuelle. C’est le cas de la performance new-yorkaise The slowly project, commencé en 2005, où j’ai travaillé sur la métaphore de la lenteur et sur le thème de la discordance entre différentes vitesses. Quand j’ai conçu cette performance, je savais déjà que les gens en regardant la vidéo pourraient penser à un moviola (vidéo/ralenti) et qu’ils comprendraient seulement à la fin que ce ralenti était bien dans la réalité, au milieu de l’agitation de la ville.

-Qu’est-ce qui est art et qu’est-ce qui est vie ?

LIUBA : Avec mes performances, je me lance dans une réalité. Dans l’action The slowly project  tout le monde est surpris y compris le cameraman new-yorkais qui travaillait pour moi qui m’a dit : « à New York tu peux te balader tout nu et personne ne te remarque, toi par contre tu marches d’une manière irréelle, simplement très lentement et tu arrives à paralyser toute la ville! ».

Mes performances amorcent des comportements et ce sont ces derniers qui m’intéressent : il y a ceux qui comprennent, ceux qui ne comprennent pas, ceux qui se moquent, ceux qui sont timides, ceux qui jouent etc… C’est le hasard de l’interaction que je veux montrer et qui fait, lui aussi, partie de l’identité d’un certain endroit.

Dans la performance “The Finger and the Moon” vous avez décidé d’aborder un sujet délicat celui de la religion et de la spiritualité, d’où vient cette idée ?

LIUBA : Ce qui m’intéresse dans l’art est d’élaborer les problématiques que chacun de nous ressent dans la vie de tous les jours et les rendre universelles. L’idée d’aborder ce thème est née à partir du 11 septembre 2001 quand j’ai eu le sentiment que l’appartenance religieuse était à nouveau le sujet d’un discours politique et social et non plus une pratique individuelle.

En outre, j’ai un intérêt personnel pour la spiritualité au sens large et j’ai choisi le titre The Finger and the Moon car il s’agit de la phrase d’un sage indien qui a affirmé que : « toutes les religions sont des doigts qui pointent vers la lune, l’important est de ne se pas s’arrêter aux doigts ».

-The Finger and the Moon, Biennale de Venise : https://vimeo.com/93175057

-Comment est construite cette performance ?

LIUBA : Dans une première phase en 2008 je suis allée à la Biennale de Venise habillée en religieuse. Avant cette performance j’ai étudié un an les rituels des religions principales en parlant avec des imams, des rabbins, des chamans, des moines bouddhistes… Cela m’a demandé beaucoup de recherches !

En plus, j’ai fait aussi des études par rapport au vêtement que j’allais porter pendant la performance. Je me suis fait réaliser, par une styliste de tenues religieuses, une robe qui ressemble à celle d’une nonne mais qui possède à l’intérieur des détails de plusieurs religions et qui présente un voile plus long que celui d’un vêtement traditionnel porté sur un pantalon bouddhiste etc.-The Finger and the Moon, place Saint Pierre, 2008https://vimeo.com/93164762

-Est-ce que vous avez grandi dans une famille croyante ?

LIUBA : Mon père était athée et ma mère a vite abandonné les pratiques religieuses. Moi, au contraire, depuis que je suis petite je ressens un besoin de spiritualité : je suis passée par le catholicisme, ensuite par le bouddhisme pour après m’ouvrir et accueillir toutes les religions.

-Comment est perçue une nonne à la Biennale de Venise ? 

LIUBA : Au début c’était étrange, on se sent regardé, puis on oublie que l’on porte l’habit religieux.

Et l’action sur la place de Saint Pierre à Rome ?

LIUBA : La place Saint Pierre en 2009 était la deuxième partie de la performance The Finger and the Moon. Cette fois j’avais décidé de faire la nonne parmi les nonnes sur une place emblématique et connue de tous. Je me suis rendue place Saint Pierre avec deux cameramen et je m’étais mise d’accord avec des galeries et des collectionneurs afin que la performance soit projetée en streaming dans différents espaces répartis dans le monde entier. Le lieu de la performance était tellement particulier que l’action allait forcément se dérouler d’une façon complètement inattendue : elle aurait pu durer quelques minutes et rencontrer toutes sortes des problèmes.

Pour la première fois dans ma vie, suite au conseil de mon curateur américain j’avais aussi pris un garde du corps qui fortuitement s’appelait Angelo, « Ange » en italien.

La performance a finalement pu durer une heure et elle a été interrompue par la police qui est venue me demander : « qu’est-ce que vous faites? » j’ai alors répondu que j’étais en train de prier. Les agents m’ont alors dit «  Ceci n’est pas la bonne manière de prier, êtes-vous une religieuse ?». Je leur ai dit la vérité, que j’étais artiste et je leur ai expliqué mon projet et ils ont répliqué « ha ! Dans ce cas, vous êtes en état d’arrestation parce qu’il s’agit d’une simulation de faux ». Cependant je leur ai montré que je n’avais pas d’habit de nonne et je leur ai montré les détails de mon vêtement… après une heure de dialogue absurde ils m’ont sommé d’aller prier de l’autre côté de la colonnade qui n’est plus le territoire du Vatican. A la fin ils se sont même excusés car ils avaient compris l’idée de ma performance.

-Je sais que vous étiez aussi présente à ART PARIS ART FAIR cette année…

LIUBA : Pendant la foire ART PARIS ART FAIR j’ai eu envie de reprendre cette performance en étant à Paris, ville touchée par les attentats. A cette occasion aussi, la sécurité a tenté d’empêcher la performance pour des raisons de sûreté publique mais j’ai réussi à trouver un compromis pour la réaliser.

Il existe aussi une troisième partie du projet The finger and the Moon que j’ai réalisé à Gènes dans une église désacralisée dont vous verrez bientôt la vidéo. […]

 

Ce dialogue aurait pu continuer des heures, LIUBA a beaucoup des nouveaux projets mais je garde le suspens…

Certes, la performance The Finger and the Moon est provocatrice, mais elle présente aussi des parties presque comiques : à un certain moment de la vidéo du Vatican, par exemple, nous voyons une « vraie » religieuse qui regarde de travers, choquée, la performeuse qui prie déguisée en nonne.

L’aspect provocateur de sa performance n’affecte pas le message de son action. LIUBA est, en effet, capable de porter le sujet de la religion dans l’art contemporain et, en même temps, de nous faire réfléchir sur la question du respect de l’autre à travers une symbolique visuelle très puissante.

 

Pour plus d’information:

Pour rencontrer l’artiste LIUBA le 27 juin et assister à la projection de sa performance en avant-première :

http://www.leguideculturel.com/agenda/projection-de-la-performance-de-liuba-en-avant-premin-re-94230-cachan-138006-26582-619550-0.html

Link événement facebook : https://www.facebook.com/events/205683816704703/

Site web The Finger and the Moonhttp://liuba.net/projects/?lang=it

Site web de LIUBA : http://www.liuba.net/

Page web Galerie Pascal Vanhoecke sur le travail de LIUBA : http://www.galeriepascalvanhoecke.com/index.php/fr/store-2/store-liuba

[1] Dialogue qui a eu lieu le 24/05/2018, traduction personnelle de l’italien au français.

[2] L’artiste reprendra ensuite son prénom en majuscule comme pseudonyme.

Passionnée par l'art contemporain, ma recherche actuelle porte sur les artistes non conformistes russes et soviétiques. Je suis basée entre Paris, Rome et Moscou.