Le mythe Charlie Chaplin


Charles Chaplin est le cinéaste le plus célèbre du monde, mais son oeuvre a failli devenir la plus mystérieuse de l’histoire du cinéma. Au fur et à mesure qu’expiraient les droits d’exploitation de ses films, Chaplin en interdisait la diffusion, échaudé, il faut le préciser, par d’innombrables rééditions-pirates, et cela depuis le début de sa carrière; les nouvelles générations de spectateurs arrivaient, qui ne connaissaient Le Kid, Le Cirque, Les Lumières de la ville, Le Dictateur, Monsieur Verdoux, Limelight, que de réputation.

Pendant les années qui ont précédé l’invention du parlant, des gens dans le monde entier, principalement des écrivains, des intellectuels, ont boudé et méprisé le cinéma, dans lequel ils ne voyaient qu’une attraction forain ou un art mineur. Ils ne toléraient qu’une exception, Charlie Chaplin – et je comprends que cela ait paru odieux à tous ceux qui avaient bien regardé les films de Griffith, de Stroheim, de Keaton. Ce fut la querelle autour du thème : le cinéma est-il un art ? Mais ce débat entre deux groupes d’intellectuels ne concernait pas le public, qui d’ailleurs ne se posait même pas la question. Par son enthousiasme, dont les proportions sont difficiles à imaginer aujourd’hui – il faudrait transposer et étendre au monde entier le culte dont Eva Peron a été l’objet en Argentine – le public faisait de Chaplin, au moment où se terminait la deuxième guerre mondiale, I’homme le plus populaire au monde.

Si je m’émerveille de cela, cinquante-huit ans après la première apparition de Charlot sur un écran, c’est que j’y vois une grande logique, et dans cette logique une grande beauté. Dès ces débuts, le cinéma a été pratiqué par des gens privilégiés, même s’il ne s’agissait guère jusqu’en 1920 de pratiquer un art. Sans entonner le couplet, fameux depuis mai 1968, à propos du « cinéma art bourgeois », je voudrais faire remarquer qu’il y a toujours eu une grande différence, non seulement culturelle mais biographique, entre les gens qui font les films et ceux qui les regardent. De quoi est fait Charlot, pourquoi et comment a-t-il dominé et influencé cinquante ans de cinéma – au point qu’on le distingue nettement en surimpression derrière le Julien Carette de La Règle du jeu, comme on distingue Henri Verdoux derrière Archibald de la Cruz, et comme le petit barbier juif qui regarde brûler sa maison dans Le Dictateur revit vingt-six ans plus tard dans le vieux polonais de Au Feu les pompiers de Milos Forman ?

Charlie Chaplin le dictateur

Charlot est un personnage mythique

Charlot est un personnage mythique qui domine chacune des aventures auxquelles il est mêlé. Charlot existe pour le public avant et après Le Policeman ou Le Pèlerin. Pour des centaines de millions d’hommes sur la planète, Charlot est un héros comme l’étaient pour d’autres civilisations Ulysse ou Roland le Preux, à cette différence près que nous connaissons aujourd’hui les héros antiques à travers des oeuvres littéraires achevées qui en ont définitivement fixé les aventures et les avatars, tandis que Charlot est toujours libre d’entrer dans un nouveau film. Chaplin vivant demeure le créateur et le répondant du personnage de Charlot.

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Charlot et les objets

La fonction utilitaire des objets se réfère à un ordre humain lui-même utilitaire et prévoyant de l’avenir. Dans ce monde, le nôtre, les objets sont des outils plus ou moins efficaces et dirigés vers un but précis. Mais les objets ne servent pas Charlot comme ils nous servent.Examinons un gag caractéristique: dans Charlot s’évade, Charlot croit s’être débarrassé des gardiens qui le poursuivaient,en leur jetant des pierres du haut d’une falaise; les gardiens, en effet, gisent plus ou moins assommés. Mais au lieu de profiter de la situation pour mettre de l’espace entre eux et lui, Charlot s’amuse à fignoler le travail en leur jetant d’autres petits cailloux.

Ce faisant, il ne voit pas arriver derrière lui un de leurs collègues qui le regarde faire. Cherchant une pierre de la main , Charlot rencontre alors le soulier ,du gardien. Admirez son réflexe: au lieu d’essayer de s’enfuir, ce qui n’aurait apparemment, aucune chance de réussir, ou, ayant mesuré le désespoir de la situation, de se livrer au garde-chiourme, Charlot recouvre le pied malencontreux d’un peu de poussière.

Charlot et le temps

Quoi qu’il en soit, on voit bien que le gag que nous citions plus haut ouvre, sous le premier choc comique, un abîme spirituel qui provoque chez le spectateur, sans qu’il ait eu le loisir de l’explorer, ce vertige délicieux qui modifie rapidement la tonalité du rire. C’est que Charlot y pousse jusqu’à l’absurde sa tendance fondamentale à ne pas dépasser l’instant. Débarrassé des deux gardiens grâce à sa capacité d’utiliser le terrain et les objets, il cesse, aussitôt le péril passé, de songer à se constituer une réserve de prudence supplémentaire: la sanction ne se fait pas attendre. Mais elle est cette fois si grave que Charlot ne peut instantanément trouver la solution (soyons assurés pourtant qu’il ne tardera pas), il ne peut dépasser le réflexe et le simulacre de l’improvisation.

Une seconde, le temps d’un geste négateur, la menace sera illusoirement écartée; effacée par ce coup de gomme dérisoire. Qu’on ne confonde pas grossièrement le geste de Charlot avec celui de l’autruche qui se cache la tête dans le sable ! Tout le comportement de Charlot le contredirait. Charlot, c’est l’improvisation même, l’imagination sans limites devant le danger. Ce geste d’effacer le danger fait d’ailleurs partie d’un ensemble de gags propres à Charlot, parmi lesquels il faudrait ranger le célèbre camouflage en arbre de Charlot soldat. « Camouflage » n’est pas le mot. Il s’agit bien plus exactement d’une opération de mimétisme. A la limite, les réflexes de défense aboutissent chez Charlot à une résorption du temps par l’espace . Acculé à un danger suprême et inévitable, Charlot s’enfonce dans les apparences comme un crabe dans le sable.

Charlie Chaplin le Kid

L’arbre de toile peinte où Charlot se cache, se confond de façon hallucinante avec ceux de la forêt. On songe aux insectes bâtonnets indiscernables parmi les brindilles ou à ces phyllies qui imitent les feuilles jusque dans les parties dévorées par les chenilles. La brusque immobilité végétale de  » l’arbre-Charlot «  est aussi celle même de l’insecte qui fait le mort (comparez également le gag de Charlot qui feint d’avoir été tué par le coup de fusil du gardien dans Charlot s’évade). Mais ce qui distingue Charlot de l’insecte, c’est la promptitude avec laquelle il repasse de la dissolution spatiale dans le cosmos à la plus parfaite réadaptation active à l’instant. Ainsi, immobile dans son arbre, assomme-t-il, I’un après l’autre, d’un mouvement de “ branches” rapide et précis, les soldats allemands qui passent à sa portée.

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Ce détachement suprême à l’égard du temps biographique et social dans lequel nous sommes plongés et qui est pour nous cause de remords et d’inquiétude, Charlot l’exprime d’un geste familier et sublime: cet extraordinaire coup de pied en arrière qui lui sert aussi bien à se débarrasser de la peau de banane qu’il vient de peler et de la tête imaginaire du géant Goliath que, plus idéalement encore, de toute pensée encombrante. Cet admirable coup de pied est d’ailleurs capable d’exprimer mille nuances depuis la vengeance hargneuse jusqu’à l’expression guillerette du « enfin libre », à moins qu’il ne secoue pour s’en défaire un invisible fil à la patte.

Le péché de répétition

La tendance à la mécanisation est la rançon de sa non-adhérence aux événements et aux choses. Comme l’objet ne se projette jamais dans l’avenir, selon une prévision utilitaire, quand Charlot a, avec lui, un rapport de durée, il contracte très vite une sorte de crampe mécanique, une habitude superficielle où s’évanouit la conscience de la cause initiale du mouvement. Cette fâcheuse inclination lui joue toujours de mauvais tours. Elle est au principe du fameux gag des Temps modernes où Charlot, travaillant à la chaîne, continue spasmodiquement à visser des écrous imaginaires.

Charlie Chaplin les Temps modernes

Mais on le décèle sous une forme plus subtile dans Le Policeman, par exemple. Dans la chambre où il est poursuivi par le gros dur, Charlot met le lit entre son adversaire et lui. Suit une série de feintes où chacun parcourt de part et d’autre le lit dans sa longueur. Au bout d’un certain temps, Charlot finit, en dépit de l’évidence du danger, par s’habituer à cette tactique de défense provisoire et, au lieu de subordonner ses demi-tours à l’attitude de son adversaire, se prend à faire mécaniquement ses allers et retours comme si ce geste suffisait par lui même à le séparer éternellement du danger.

Naturellement, si stupide que soit l’adversaire, il lui suffit, une fois, de rompre le rythme pour que Charlot vienne de lui-même dans ses bras. Je crois bien qu’il n’y a pas, dans toute l’oeuvre de Chaplin, d’exemple de mécanisation qui ne lui joue pas de mauvais tours. C’est que la mécanisation est en quelque sorte le péché fondamental de Charlot. La tentation permanente.

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