Silence : quête spirituelle au Japon par Martin Scorsese


« Confìteor Deo omnipotènti, et vobis, fratres, quia peccàvi nimis cogitatiòne, verbo, òpere et omissiòne : Mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa. »

Dans une bâtisse insalubre, à l’abri des regards, deux padres récitent la prière latine Confiteor à une poignée de fermiers japonais. Leurs visages sont habités. Voilà des années qu’ils n’avaient plus vu de prêtres. Pourtant, leur joie est douloureuse. Perdus, ils ont finalement retrouvé des guides et un sens à leur vie, mais sans gagner réellement au change. Ils doivent toujours cacher leur foi au cœur de ce Japon des années 1630 où les chrétiens sont pourchassés. Quant aux prêtres, c’est de leur propre chef qu’ils ont décidé de se précipiter dans ce guêpier. Ils cherchent en effet à découvrir ce qu’est arrivé au padre Ferreira, dont les rumeurs indiquent qu’il a apostasié. Et cela, ils ne peuvent se résoudre à le croire. Sans doute ne réalisent-ils pas pleinement les risques de leur entreprise. Toujours est-il que leur arrivée clandestine au Japon se caractérise par une très lente descente aux enfers où la souffrance et la culpabilité ne les quittent pas.

Culpabilité de la foi chancelante d’abord. Persécutés après des années de croyance secrète, la solidité de la foi des irréductibles fermiers ne cesse d’impressionner les prêtres. Tous les risques sont acceptables dès lors qu’il s’agit de protéger ces hôtes de marque. La ténacité de ces innocents renvoie aux prêtres l’image de leur propre faiblesse, qui par instant, laissent échapper des signes de lassitude et de doute. Acculé par les soldats de l’inquisiteur, Padre Rodrigues est sur le point de craquer, il s’énerve puis regrette l’instant d’après son manque de contrôle. Il ne peut pas flancher devant eux, qui comptent tellement sur sa force.
Ce n’est pourtant que le début d’une longue et douloureuse introspection. Le doute ne cessera de l’assaillir, de le consumer lentement et cruellement. Et l’attitude de Dieu ne fait qu’empirer les choses. Comment peut-il mettre ces malheureux à si rude épreuve ? Son silence envers ses plus fidèles est insoutenable.

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En même temps, le rapport des Japonais au christianisme – la religiosité – détonne par rapport aux pratiques européennes. En l’absence de la présence de l’Eglise au Japon pendant des années, les chrétiens Japonais se sont mis à fétichiser les croix ou à prendre le « paradiso » pour acquis une fois baptisés. Les prêtres sont désarçonnés. « Le Japon est un marécage où les racines de la chrétienté ne prennent pas » affirme l’inquisiteur. Impossible, avant la répression, « il y avait 300 000 chrétiens sur ces terres » tonne Rodriguez. Mais là encore, ses doutes ressurgissent sur l’universalité de sa religion, si Dieu ne les aide pas, alors sont-ils vraiment chrétiens ?

silence martin scorcese

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Sa foi chancelante est encore fragilisée par le fardeau d’avoir sous sa responsabilité la vie de fermiers innocents. Faut-il parce que l’on croit en Dieu ne jamais quoiqu’il advienne le renier ou est-ce acceptable de marcher sur une stèle chrétienne, par éthique de responsabilité, afin de sauver des vies humaines. Eternelle et insoluble équation pour les prêtres. Car pour les Japonais peu importe finalement de convaincre les fermiers. L’apostasie des prêtres est plus importante que tout. Et la lenteur du film nous emprisonne avec la souffrance et la culpabilité du prêtre Rodriguez. Quand on croit finalement ses questionnements intérieurs achevés, les dernières secondes du film très scorsesiennes viennent réinjecter du doute dans nos esprits. Rodrigues a-t-il fait sien le pari de Pascal? Le prêtre n’aurait-il jamais cessé de croire en Dieu ? « Mais ça, seul Dieu le sait ». Scorsese aurait mis 20 ans à faire Silence. Il a bien fait de prendre son temps. Très très fort.

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