Yannick Jaulin: l’amour sans mots, par choix ou par défaut

Auteurs : Mylène Liebermann et Lucas Rogler

Le Théâtre des Bouffes du Nord accueille en ce moment deux spectacles, deux œuvres d’un même artiste : Yannick Jaulin, auteur, acteur et avant tout conteur, qui n’en est pas à son coup d’essai au Bouffes du Nord. Il propose de nous parler, ou pas, d’amour ainsi que du choix de la langue pour mener cette discussion. Causer d’amour et Ma langue maternelle va mourir et j’ai du mal à vous parler d’amour, deux démarches partant d’une même vie, la sienne.

Ma langue maternelle va mourir et j’ai du mal à vous parler d’amour se déroule en petit comité, un parterre devant un plateau quasiment nu. Jaulin y évolue assez librement, entre danses et lectures au pupitre, accompagné par Alain Larribet, en charge de la traduction. Car Yannick Jaulin nous parle principalement de son rapport à sa langue maternelle, un patois vendéen, de sa découverte du français, des cas de conscience provoqués par cette dualité et nous livre ses réflexions, passages en parlanjhe à l’appui. La musique, langage universel, sert alors d’intermédiaire entre le public et l’acteur et entre l’homme sur scène et ses propres souvenirs.

Il nous parle de lui, avec sincérité et tendresse. Il le fait de façon tellement ouverte, tellement inclusive, qu’il finit par parler de nous tous avec cette même tendresse et cette même sincérité. Car les anecdotes dans lesquelles il puise parlent à toute personne ayant grandi en France, en village comme en ville, ainsi chacun voyage dans son propre passé, se questionne sur ce qui est resté dans ce pays lointain et fantasmé de l’enfance. Et ce même si la langue qui l’habitait n’est pas la même que celle de Yannick Jaulin. Belle prouesse de l’artiste que d’avoir créé un spectacle qui parle à tous en ayant pour sujets des langues qui chacunes ne sont parlées que par quelques milliers de locuteurs et ne sont pas comprises d’une vallée à sa voisine.

Ces langues, si petites, si peu répandues prises une à une mais qui, à elles toutes, couvrent l’intégralité de la planète. Ces langues, ces possessions qui ne coûtent rien, qui ne valent rien à l’échelle mondiale, mais d’une valeur infinie à l’échelle humaine, car elles sont à nous, à nos enfances, à nos parents et à ceux avant eux, qui sont à la terre qui nous a vu grandir.

Et même s’il n’est pas question de la langue de notre vallée ou de notre canton, il est si facile de se rappeler lorsque Yannick Jaulin, avec son énergie et ses yeux éveillés, nous raconte nos propres souvenirs. Sur scène, pas de décor naturaliste ni de costumes qui ancreraient le spectacle dans la réalité de son auteur, Chacun est libre, lorsqu’une anecdote émerge. Le  »bistrot du coin »où elle a lieu n’est pas décrit à foison, à nous de nous souvenir du bistrot du coin de notre enfance.

Et l’amour dans tout ça ? L’acteur s’accorde à dire qu’il a du mal à en parler réellement en français, une langue qu’il a apprise a posteriori, qu’il a l’impression de jouer un rôle. Comment dire à quelqu’un ces mots :  »Je t’aime » dans une langue qui n’est pas celle dans laquelle nous les avons entendu pour la première fois ? Comment y donner la même puissance ? Et comment transmettre à nos enfants ces mots, ancrés si loin en nous, dans une époque où tout doit se standardiser et s’universaliser bon gré mal gré ?

Ce spectacle laisse grandes ouvertes les portes à la réflexion. Il guide notre regard vers le monde qui nous entoure, notre pays qui cherche à tous prix à se débarrasser de ses origines rurales. Où le français, élevé en langue unique d’une république indivisible, en vient à écraser les langues desquelles il est pourtant né. Le propos n’est cependant pas de combattre la langue commune, mais bien de se rappeler que maîtriser plusieurs langues est possible. Car chaque langue apprise est un pas vers l’autre. Une nouvelle preuve d’amour.

Ma langue maternelle va mourir et j’ai du mal à vous parler d’amour

& aussi : Causer d’amourDe et par Yannick Jaulin

Jusqu’au 26 octobre au Théâtre des Bouffes du Nord